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"Still Life" : l'homme noyé dans le changement
LE MONDE | 30.04.07 | 17h00 • Mis à jour le 30.04.07 | 17h00
Jia Zhang-ke, dont le nom n'est pas encore familier du grand public, est sans doute le plus grand cinéaste chinois de tous les temps. Son oeuvre, inaugurée en 1995 et demeurée longtemps clandestine dans son propre pays, témoigne des violentes mutations économiques et politiques de la Chine en même temps que de l'essor cinématographique qui accompagne, logiquement, la projection de cette super-puissance.
Voir un film de Jia Zhang-ke, c'est donc faire bien davantage que se familiariser avec l'un des fleurons de la création indépendante chinoise. C'est entrer à la fois dans la préfiguration du monde de demain et dans le laboratoire esthétique d'un cinéma qui en relève d'ores et déjà les défis. Technique numérique, fiction documentée, lyrisme électrique, hypersensibilité poétique à l'interaction entre l'homme et son milieu : tels en sont les principaux traits relevés à ce jour.
Après Plaisirs inconnus (2002) et The World (2005), qui évoquaient déjà la menace d'absorption de l'être humain par un paysage à haut débit consumériste, Still Life, septième long métrage de ce génie de 37 ans, se met de nouveau au diapason de la métamorphose capitaliste chinoise. Le cadre du film, qui est chez ce cinéaste aussi fondamental que les personnages qui y évoluent, est le barrage des Trois-Gorges, sur le fleuve Yangzi, où se construit la plus grande structure hydroélectrique du monde.
Défi humain, économique et idéologique de grande envergure, cette construction entamée en 1994 symbolise aux yeux du monde l'ambition chinoise, mais aussi le coût inhumain que sa conversion à l'économie de marché fait payer à son peuple et à sa tradition : plus de 1 million de personnes déplacées et paupérisées, des centaines de villes et de sites archéologiques submergés. Un très beau documentaire sur le sujet, Mise en eau, de Li Yifan et Yan Yü (2004), fut d'ailleurs primé en 2005 au Cinéma du réel.
POLYSÉMIE ET RELATIVITÉ
C'est ce décor et ce contexte, quasiment surréels, que le film de Jia Zhang-ke remet cette fois sur le métier de la fiction, qui lui convient peut-être davantage. Deux personnages principaux s'y croisent sans s'y rencontrer, autour de la ville de Fengjie, symbole de la culture classique chinoise réduite aujourd'hui à l'état de chantier.
Il se nomme Sanming. Elle s'appelle Shen Hong. Ils ne se connaissent pas, mais ont ceci en commun de venir de très loin pour y retrouver un proche, lui son ex-femme et sa fille, parties depuis seize ans, elle son mari, disparu depuis deux ans. C'est aussi bien sur le proche et le lointain, sur la polysémie et la relativité de ces notions que la mise en scène fait ses gammes.
Que signifie le fait de chercher un proche que le passage du temps nous a rendu si lointain ? Que signifie le fait même de chercher qui ou quoi que ce soit dans une ville où les immeubles s'écroulent comme châteaux de cartes, où les rues sont englouties par les eaux, où les humains eux-mêmes semblent promis à la disparition ? Ceux qui cherchent encore quelque chose dans cette aveuglante confusion ne sont-ils pas objectivement plus proches entre eux que le lointain qu'ils sont venus rejoindre ? De ces questions, le film fait un enjeu plastique et narratif, une réflexion qui porte à la fois sur l'espace et le temps.
Lointain des panoramiques sur le sublime paysage d'eau et de montagne qui évoque dans le même mouvement le connu (la peinture classique chinoise) et l'inconnu (la reconfiguration de ce paysage par le barrage), mais aussi bien le passé et l'avenir. Proche du visage des protagonistes, du corps des ouvriers, de la vénalité omniprésente, de la fatuité des nouveaux riches, de toute cette chair souffrante ou triomphante que l'incertitude des temps qui changent rend à son infinie précarité.
Mais Still Life n'est pas pour autant une chronique à charge sur le changement. Toute sa force tient au contraire dans son ambiguïté, qui prend esthétiquement le parti de cette métamorphose pour à la fois en célébrer l'élan, en observer les beautés, en stigmatiser l'inhumanité.
EN ÉQUILIBRE DANS LE VIDE
Des corps qui se détachent d'un paysage qui semble appartenir à une autre réalité, la bouleversante plénitude d'un plan de retrouvailles, quelques pointes qui confinent au pur fantastique (un immeuble qui s'envole, un funambule en équilibre dans le vide) : tout indique dans ce film que le seul parti de Jia Zhang-ke est précisément celui de l'homme, de cet homme du temps présent tel que le vieux monde l'a abandonné et tel que le monde qui vient semble l'oublier.
Still Life est l'image instable, mouvante et ô combien émouvante de cet entre-deux, que le cours du fleuve symbolise si bien. En remontant son fil comme on le ferait du temps, on risque même de rencontrer Un jour le Nil (1964) de l'Egyptien Youssef Chahine, jumeau cinématographique de Still Life, jadis consacré à ce monument du socialisme triomphant que fut la construction du barrage d'Assouan. Les temps changent, les hommes passent, les films restent pour le montrer.
Film chinois de Jia Zhang-ke avec Han Sanming, Zhao Tao. (1 h 48.)
Jacques Mandelbaum
Article paru dans l'édition du 02.05.07
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