| P'tit Panda |
|

Bientot dans Rush Hour 6
      
Groupe : Modérateurs
Messages : 14588
Membre n° : 194
Inscrit le : 27/01/2005
Dragon

|
|
"My Magic" : toute la magie du mélodrame LE MONDE | 04.11.08 | 14h59 • Mis à jour le 04.11.08 | 14h59
Né en 1965 à Singapour, pays sans histoire cinématographique notable, Eric Khoo bricole un cinéma qui ne ressemble à aucun autre à partir d'un matériau brut puisé dans son environnement familier. Dans Be With Me (2005), délicat canevas sentimental à trois voies, il adaptait sa mise en scène à l'esthétique du SMS et au mode de perception d'une vieille femme sourde et muette au destin extraordinaire. Ici encore, c'est un personnage hors norme qui est à l'origine du film, Francis Bosco, fakir et magicien de son état.
Avec lui, Khoo réalise un film magique. Comme à l'époque des frères Lumière, l'émerveillement vient simplement de ce que montre la caméra, dans de longs plans séquences : Bosco croquant des morceaux de verre, s'enfonçant une aiguille à travers la joue, faisant sortir du feu de son portefeuille... Car si plus personne n'a peur d'être écrasé par l'image d'un train entrant en gare, un magicien qui accomplit "pour de vrai" ses numéros devant la caméra, c'est autre chose.
Clown triste au physique d'éléphant, Francis Bosco apparaît dès le premier plan, assis sur un tabouret de bar à enquiller whisky sur whisky à une cadence quasi militaire. Alliant génie burlesque et intensité mélodramatique, il impose une présence improbable. Quand le barman cesse de le servir, il broie son verre avec ses dents et en avale goulûment tous les morceaux. En un plan unique, cette performance sidérante, plus douloureuse pour le spectateur qui la regarde que pour l'acteur qui l'accomplit, exprime à la fois l'indicible souffrance du personnage, dont le film va révéler le secret, et la manière dont il s'en est anesthésié.
Francis est une tragédie à lui tout seul. Une épave alcoolique, homme à tout faire dans une boîte de nuit, inconsolable depuis que sa femme l'a quitté. Il vit seul avec son fils, un collégien de 12 ou 13 ans qui subvient comme il peut à ses propres besoins et nettoie régulièrement les dégâts causés par les beuveries de son père. Jusqu'au jour où, n'en pouvant plus, il lui assène frontalement son mépris. L'agression produit sur le père l'effet d'une secousse tellurique qui le propulse sur la voie d'une rédemption aussi violente que l'était jusqu'alors son régime d'autodestruction débridé : lorsque son patron lui propose d'exploiter ses talents de fakir pour satisfaire les pulsions sadiques d'un riche client, il entrevoit le moyen d'amasser beaucoup d'argent pour l'avenir de son fils.
OFFRIR SON CORPS EN PÂTURE Francis va alors mener deux existences en parallèle, et le film nourrir sa dynamique de leur contraste. Le jour, il regagne le respect de son fils en lui dispensant toutes sortes d'attentions, lui préparant des petits plats, lui transmettant sa science de la magie héritée d'une vie antérieure, quand il était prestidigitateur... Sans faire de discours, Khoo reconstruit le lien filial entre ses deux personnages par la juxtaposition d'une série de petits gestes auxquels il donne, par la tendresse et la justesse de son regard, une force d'évocation bouleversante. Si le film est si court (1 h 15), c'est qu'il fonctionne ainsi tout du long, selon un régime narratif sec et intense qui doit autant à la puissance de son personnage, à sa cinégénie, qu'à la manière dont le cinéaste fait de lui la matrice d'un magnifique mélo.
La nuit, l'homme offre son corps en pâture à ses sinistres commanditaires contre des sommes d'argent qui augmentent avec la douleur qu'il accepte d'endurer. L'atroce crescendo auquel il est soumis révèle dans un même mouvement la force de l'amour de ce père pour son fils, et la violence des rapports d'exploitation humains, qui sont ici poussés à une extrémité ultime. Car c'est bien de cela qu'il s'agit ici, comme le révèle un éblouissant dénouement : de la violence d'un monde qui écrase les plus faibles, et des trésors d'émerveillement que recèle, envers et contre tout, la magie du cinéma. Film singapourien d'Eric Khoo avec Francis Bosco, Jathishweran Naidu, Grace Kalaiselvi. (1 h 15.)
Isabelle Regnier
|
--------------------
其实人在小时候就已经养成看待世俗的眼光,只是你并不自知。(侯孝贤)
|
|
|
| P'tit Panda |
|

Bientot dans Rush Hour 6
      
Groupe : Modérateurs
Messages : 14588
Membre n° : 194
Inscrit le : 27/01/2005
Dragon

|
|
Eric Khoo, réalisateur "Un message à mes enfants" LE MONDE | 04.11.08 | 14h59
Comment avez-vous fait la connaissance de Francis, le magicien ?
En assistant par hasard à un de ses spectacles à Singapour. J'ai été très impressionné par son numéro mais aussi par ce qui se dégageait de sa personnalité. Il m'a fasciné immédiatement. J'avais déjà un peu bu, nous avons continué de boire ensemble et sympathisé.
Quand avez-vous songé à en faire un personnage de film ?
Tout de suite, parce que je me suis dit qu'un tel personnage valait à lui seul tous les effets spéciaux. Mais ça nous a quand même pris dix ans pour réaliser ce désir.
A-t-il accepté d'emblée ?
Il était partant. Il a même créé des numéros spécialement pour le film. Francis est quelqu'un d'attachant et de très particulier qui va jusqu'au bout des choses. Il a des problèmes artériels et vit en permanence avec l'idée de la mort à l'esprit. D'ailleurs, une semaine après la projection du film au Festival de Cannes, il a eu une crise cardiaque. Il s'en est heureusement tiré.
Et l'histoire du film ?
Elle vient d'un dialogue continu entre Francis, mon coscénariste et moi-même. J'ai écrit la structure en trois jours, nous avons répété deux semaines et tourné en neuf jours. C'était tout à fait intentionnel : je voulais quelque chose de brut et de réaliste, avec le moins d'artifice possible. Nous avons tourné en numérique pour un budget de 200 000 dollars.
Vous êtes-vous inspiré de la vie de Francis ?
En partie. Francis n'avait pas vu son fils depuis dix ans. Celui-ci avait quitté Singapour et épousé une Irlandaise, sans inviter son père à son mariage. Ce qui est incroyable c'est qu'un mois après le tournage, son fils est revenu le voir, et Francis lui a dit qu'il avait fait ce film pour lui. Le père et le fils ont renoué. Je crois très sincèrement que la magie entre aussi dans la vie de Francis. Depuis ce tournage, il a reçu des propositions de film, notamment celle d'un cinéaste de genre qui veut lui faire interpréter un rôle dans une histoire de scorpion géant !
Et votre propre part dans cette histoire ?
Le film est une sorte de message que je destine en secret à mes enfants : il ne faut jamais se fier aux apparences ni juger les gens trop vite. Ça me tient à coeur, parce qu'on fonctionne beaucoup comme ça à Singapour.
Ce n'est pas votre premier mélodrame. D'où vient votre prédilection pour ce genre ?
Je suis sentimental. J'adore pleurer au cinéma. C'est peut-être en réaction aux films que ma mère m'emmenait voir quand j'étais enfant. Elle adorait les choses violentes et horrifiques, comme Taxi Driver ou L'Exorciste.
Propos recueillis par Jacques Mandelbaum Article paru dans l'édition du 05.11.08
|
--------------------
其实人在小时候就已经养成看待世俗的眼光,只是你并不自知。(侯孝贤)
|
|
|
|